Rav Oury Cherki
Le pouvoir aux rêveurs
Paracha Mikets, Kislev 5766
"Apres deux annees, Pharaon reva"
(Berechit 41,1). Si on comprends litteralement ce verset qui ouvre notre
paracha, Mikets, cela veut dire que rever, dans le sens biblique du
terme, est un fait exceptionnel dans l’Egypte pharaonique. Les hebreux du temps
biblique qui connaissaient l’experience de la revelation prophetique, vivaient
le reve comme un contact avec un niveau superieur de realite, celui de
l’esperance de transformer le monde. Envisage de cette maniere, le reve est une
forme embryonnaire du messianisme.
A l’oppose des hebreux, la civilisation
egyptienne presentait un ideal de stabilite et d’immobilisme. La divinisation de
la nature, qui constituait la structure de base de toute la mythologie, ne
pouvait qu’engendrer un monde fige, ou rien ne pouvait changer. L’Egypte etait
donc bien une "maison d’esclavage" a tous les niveaux, aussi bien chez les
esclaves que chez les maitres qui, eux aussi, etaient esclaves du systeme. Les
dieux aussi n’etaient que des etres de nature, esclaves d’une Nature
omnipresente et invariable.
Dans un tel contexte, le reve du Pharaon
est encore plus curieux. Non seulement il semble integrer une valeur hebraique,
celle du reve, qui lui est en quelque sorte "inocculee" par le maitre-echanson
present depuis deux ans a la cour et transmettant ainsi a son insu la capacite
de rever acquise au voisinage de Joseph l’hebreu, mais de plus, le contenu du
reve revele la possibilite d’une transformation radicale de l’economie de
l’Egypte par la famine. Or, la famine est impensable en Egypte, car le Nil
divinise ne saurait cesser sa crue. On comprends donc mieux pourquoi les reves
des vaches grasses et des vaches maigres, suivi de celui des epis pleins et des
epis secs, dont l’interpretation saute aux yeux, n’est pas compris par les sages
et magiciens d’Egypte, car ce qu’il signifie est impensable pour un
fonctionnaire egyptien, fidele au systeme. Le pharaon fait ici figure
d’exception a la regle, il est en passe de devenir hebreu.
On decouvre la un principe maintes fois
verifie dans l’histoire, c’est que les changements dans la societe sont souvent
suscites par ceux qui sont places au sommet de la pyramide (c’est le cas de le
dire!) hierarchique. C’est eux qui ressentent les insuffisances du systeme
etabli et qui sont donc capables de prendre les initiatives necessaires. Mais
c’est la precisement que les dangers sont les plus grands. Gare aux apprentis
sorciers dont les reves entrainent le danger pour l’existence meme de l’Etat! Le
choix de Joseph comme associe de pharaon dans le pouvoir assure la bonne
direction des affaires, puisqu’il unit la sagacite en matiere d’economie a la
crainte de Dieu, deux qualites qui sont souvent distribuees entre les
dirigeants. Une grande experience de l’economie nationale ne suffit pas, car
grandes sont les tentations de l’univers politique. L’association de la crainte
de Dieu dans la direction de l’Etat sauve l’Egypte de la famine et prepare la
fecondation de l’Egypte, qui etait la plus importante civilisation en son temps,
par la famille d’Abraham, pour laquelle Joseph avait prepare le terrain
d’accueil.
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