Rav Oury Cherki,
Je n’oublierai pas leurs visages
Il y a des visages qu’on ne peut pas
oublier. L’experience humaine qu’il m’a ete donne de vivre au Gouch Katif m’a
permis de considerer les evenements sous un plan different de celui des idees
abstraites. La gravite evidente des faits, l’emploi de l’armee pour reprimer un
secteur entier de la population, la violation du droit et de la dignite des
personnes par un gouvernement suppose democratique, l’illegitimite flagrante de
l’action malgre sa legalite, l’abandon de terres appartenant eternellement au
peuple juif pour des considerations de breve echeance, tout cela occulte un fait
humain autrement inquietant: la perte du visage humain.
J’etais de ces nombreuses personnes
venues pour parler a la conscience des soldats et des policiers envoyes pour
arracher les familles de leurs maisons. J’ai pu constater que beaucoup d’entre
eux avaient recu l’instruction de ne pas parler aux habitants. D’autres
portaient avec eux un baggage de reponses toutes faites, preparees a l’avance,
qui leur permettaient de ne pas entamer un dialogue veritable, tout en
sauvegardant la façade de la parole. Parfois ils employaient l’argument comme
quoi le dialogue est impossible parceque les interlocuteurs appartiennent a des
mondes de valeurs et de foi differents. Le denominateur commun de tous ces
comportements est le refus de conserver ce qui fait la difference entre l’homme
et l’anmal ou le robot: la parole. Quand le dialogue est refuse, c’est qu’on
refuse de se parler a soi-meme, c’est qu’on a cesse d’etre une identite morale
pour devenir une chose. Ils avaient perdu leur visage. Il est troublant de
constater que l’ennemi que les soldats d’Israel devaient vaincre etait leur
conscience morale! En tant que peuple dont la vocation est de placer la moralite
au centre de la conscience, on peut se demander si nous n’avons pas vecu une des
plus grandes defaites de notre histoire.
Il y a un point de detail qui aggrave le
probleme moral auquel nous avons ete confronte, c’est la "gentillesse" des
executants. Le mot d’ordre des force d’expulsion etait d’agir avec "sensibilite
et determination". La sensibilite qui est d’habitude le symptome de l’amour
etait la pour remplacer l’amour, et la determination qui est le symptome de la
foi, remplacait la foi. La pellicule d’humanite dont le Mal s’enveloppe, cree
une confusion des valeurs qui approfondit la decheance morale. On a pu voir la
confusion amener a des scenes surrealistes d’embrassades entres expulsants et
expulses, qui laissaient a penser que finalement ce n’est pas si grave que
ca.
La carence grave de culture democratique
authentique en Israel a certainement contribue a banaliser l’idee terrifiante
que le respect absolu de la loi, qui est l’apanage des regimes totalitaires,
serait la valeur supreme de la democratie, au detriment du droit a l’objection
morale.
En ces jours de repentir, la
reedification morale de la societe et de ses valeurs doivent etre l’objet de nos
efforts.
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