Rav Oury Cherki
L’origine des mitzvoth
Paracha Ki Tetze, Eloul 5765
Le texte de la Thora est reparti en deux
genres litteraires: les recits historiques et les commandements. Cette dualite
pose le probleme de savoir quel est l’objet de la Thora ecrite. S’il s’agit de
nous informer de la regle de comportement a suivre, la Halakha, le texte est
insuffisant et meme parfois source d’erreur. En fait c’est la Loi orale qui est
le fondement de la vie juive: "le commandement - c’est la Loi orale", dit le
Talmud (Berakhot 5a). Meme lorsque la Loi ecrite cite une mitzva, elle fait dans
le cadre d’un recit, en introduisant la formule: "Et Dieu s’adressa a Moise en
ces termes". Il serait donc juste de definir la Thora ecrite comme un livre
d’histoire, mais l’histoire envisagee sous un angle particulier, celui de la
Revelation du Createur a travers la vie de l’humanite.
Quelle est donc la signification de la
dualite recits-mitzvoth s’il s’agit d’un recit? Le rav Leon Ashkenazi donnait
la-dessus une interpretation fondee sur la tradition kabbalistique: les recits
sont l’origine des mitzvoth. La Thora a revele ce principe a propos de l’episode
de la lutte de Jacob, d’ou il sortit blesse au nerf sciatique, ce qui justifie
l’interdiction pour sa descendance de consommer ce nerf. On peut etendre ce
principe a l’ensemble des mitzvoth, dont notre paracha, Ki Tetse, offre un large
eventail. Un exemple qui saute aux yeux est le suivant: "Si un homme epouse
deux femmes, une bien aimee et l’autre mal aimee, que la bien aimee et la mal
aimee lui donnent des fils, et que l’aine soit de la mal aimee, il ne pourra pas
donner l’ainesse au fils de la bien aimee" (21,15-16). Il est aise de
voir qu’ici la Thora "tire la lecon" de la preference accordee par Jacob a
Joseph, le fils de Rachel sa femme favorite, au detriment de son aine Reuben,
entrainant ainsi une rivalite entre les freres qui aboutit en fin de compte a
l’exil.
Un autre commandement de notre paracha,
qui a donne beaucoup de fil a retordre aux commentateurs, le "renvoi de la mere"
prend a la lumiere de ce principe une signification evidente. Il suffit de
relever attentivement les termes qu’emploie la Thora a ce propos: "lorsque tu
rencontreras un nid d’oiseau en chemin, sur un arbre ou sur le sol, des poussins
ou des oeufs, la mere couvant les poussins ou les oeufs, tu ne prendras pas
la mere avec les enfants, tu renverras
la mere et tu prendras les enfants pour toi, afin que tu jouisses du bien et que
tu vives de longs jours" (22,6-7). Or, l’expression "la mere avec les
enfants" se retrouve dans le recit des patriarches, lors de la rencontre de
Jacob et Esau: "je crains qu’il ne m’extermine, la mere avec les
enfants" (Berechit 32,12). C’est donc que dans l’esprit de Jacob,
l’embryon de nation hebraique que constituait sa famille, ressemblait a une mere
(la Presence Divine: Chekhina), couvant ses enfants. Dans cette
symbolique, le nid ne peut etre qu’Eretz-Israel. Le caractere symbolique de la
mitzva qui nous occupe est donc evident: il s’agit d’une representation de
l’exil d’Israel. C’est ce que dit le prophete Isaie lorsqu’il se sert des termes
de notre mitzva pour parler de l’exil de la Chekhina entrainee par
l’asservissement d’Israel: "C’est bien pour vos peches que vous avez ete vendus,
et pour vos iniquites que votre mere a ete renvoyee" (50,1).
Une precision importante est fournie par
le Zohar: les oeufs, les poussins et les enfants, representent les benefices des
exils. Les oeufs representent la Thora ecrite, que nous avons recu en sortant de
l’exil d’Egypte, les poussins sont la Thora orale, qui prit sa forme structuree
lors de la sortie de l’exil de Babylone avec la Michna, et les enfants sont la
Kabbala, revenue avec nous de l’exil d’Edom-Occident. Cette interpretation du
Zohar contient une information precieuse. Si le texte de la Thora ne parle que
de trois benefices a retirer du nid-exil, c’est donc que seulement trois exils
sont necessaires pour parfaire l’identite d’Israel. Nous sommes donc dans cette
phase de l’histoire ou Israel, malgre toutes ses vicissitudes, revient sur sa
terre pour l’eternite. |