Rav Oury Cherki
La viande
Paracha Behaalotekha, Sivan 5766
D’habitude Moïse,
notre maître, sait réagir aux situations difficiles. Lorsque le peuple qui
naguère a entendu la voix de Dieu lui interdire le culte des idoles, danse frénétiquement
autour du veau d’or, on aurait pu s’attendre au désespoir de sa part. Or
c’est là que Moïse se révèle dans toute sa grandeur. Il reste maître de
la situation, punit les coupables, intercède auprès de Dieu en faveur du
peuple, et refuse de fonder un "nouveau peuple" à la place des Hébreux.
Pourtant, l’idolâtrie est la pire des transgressions aux yeux de la Thora.
On peut donc être
surpris de voir Moïse dans notre paracha, Behaalotekha, être "brisé"
par une effronterie beaucoup moins grave de la part du peuple, celle de la
demande de la viande: "La populace au sein du peuple fut pris d’une
envie, les enfants d’Israël revinrent à pleurer devant Dieu en disant:
Qui nous nourrira de viande? ... Moïse dit à Dieu: Pourquoi as-Tu
fait du mal à ton serviteur, pourquoi n’ais-je pas trouvé grâce à tes
yeux, pour que tu m’imposes la charge de tout ce peuple? ...Donnes-moi
donc la mort si j’ai trouvé grâce à tes yeux"(XI, 4, 11 et 15).
C’est là qu’apparaît le point faible de la personnalité de Moïse. Alors
qu’il peut appréhender victorieusement les enjeux d’une spiritualité
adverse, telle que l’idolâtrie, il ne peut pas affronter l’effronterie des
enfants d’Israël. En effet, la demande de viande ne constituait nullement une
transgression d’un commandement ou une spiritualité nouvelle, c’était
simplement de la ‘houtspa, une audace ingrate face au bienfait de
l’alimentation en manne. C’est justement ce que Moïse, dont le rôle est de
transmettre la Thora, ne peut assumer. En effet, la transmission de la Thora
exige un minimum d’effacement (bocheth panim) de la part de l’élève,
ce qui est incompatible avec l’effronterie. Il y a donc quelque chose qui
manque dans la Thora telle qu’elle est transmise par Moïse, c’est la
capacité de donner une réponse au questionnement posé par l’effronterie des
enfants d’Israël. Or cette capacité est indispensable pour qui veut révéler
la Thora au temps du Retour: "à l’approche de la venue du Messie
l’effronterie l’emportera" (Sota 49b). La grandeur du Messie consiste
dans la capacité d’amener la libération d’Israël à une génération révoltée,
et de considérer la sainteté de l’être hébraïque indépendamment des
actes. On peut donc dire que l’épreuve que les hébreux ont inflige à Moïse
en demandant la viande, avait pour but de le faire accéder à la dignité
messianique. Si l’épreuve avait réussi, Moïse devenu Messie, aurait rétabli
l’harmonie du monde telle qu’elle était du temps du premier Homme, lorsque
la Nature et l’Ame n’étaient pas encore en opposition (cf. Rav Kook,
Chemonah kevatsim VIII, 157). Mais le temps n’était pas encore arrivé, et
l’accomplissement de l’histoire fut repoussé de plusieurs milliers d’années.
Eldad et Médad prophétisèrent alors: "Moïse va mourir, c’est
Josué qui fera la conquête", ou encore, ils annoncèrent les guerres
messianiques de Gog et Magog (Sanhédrin 17a), que Moïse ne mènera pas.
C’est cette exigence
d’harmonie qui pousse également Myriam et Aharon dans notre paracha à
critiquer la vie ascétique de Moïse, qui se sépare de sa femme pour être en
état de prophétiser à tout moment. L’idéal serait en effet que la vie
naturelle ne soit pas une entrave a la prophétie, comme au temps de l’Eden,
mais le temps n’en était pas encore venu. L’analyse du rav Kook mène à
comprendre le mouvement de révolte contre la tradition qui se manifeste aux
temps de l’accomplissement de l’histoire, comme expriment l’espérance
subconsciente de la réalisation de l’harmonie de la morale et de la Nature.
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