Rav Oury Cherki
La paix, la Leçon de Lekh
Lekha
Paracha Lekh Lekha, Hechvan 5765
La guerre
s’impose aux hommes depuis l’origine de l’histoire. Cette donnée suffit
pour réfuter tous les discours bien intentionnés mais naïfs, selon lesquels
l’homme serait naturellement bon et généreux. La paix serait la norme, et la
violence un accident de parcours.
Manitou
insistait sur le fait qu’à l’opposé de cette approche, la tradition
biblique pose la violence comme congénitale à la vie en société , à travers
le récit de Caïn et Abel. En effet, la condition de créature, c’est-à-dire
d’être qui a reçu son être de l’extérieur, se traduit dans la conscience
par l’appétit de recevoir. Il est donc inévitable qu’il y ait rivalité
entre les créatures, et une lutte pour être celui qui va recevoir, surtout
lorsqu’il s’agit d’êtres semblables, des frères par exemple. Cependant,
l’étincelle d’Infini qui est en l’homme, son âme, permet de surmonter
cet handicap et d’adopter les valeurs morales comme norme de comportement
"Dieu dit à Caïn Pourquoi t’affliges-tu? Pourquoi
t’assombrir la face? Si tu choisis le Bien, tu l’emporteras, sinon le
péché te guette et te désire, il t’appartient de le dominer" ( Berechit
IV, 6 et 7). L’échec de Caïn transmet l’enjeu moral aux générations ultérieures.
Le livre de Berechit nous donne le récit détaillé des tentatives d’établir
la paix entre frères au cours de l’histoire, qui après de nombreuses
approximations se parachèvent dans la réconciliation de Joseph et de ses frères,
inaugurant ainsi un nouveau mode de relation humaine, où Israël peut agir. Berechit
s’achève et Chemot peut commencer.
La
réapparition du problème de la guerre au temps d’Abraham est significative.
C’est par allusion que la Torah nous enseigne les erreurs qu’une naïve
bonne volonté peut susciter. Abraham est en effet inquiet de l’éventualité
d’un conflit violent entre deux populations monothéistes habitant le même
sol et liées par des liens de parenté "Il y eut conflit entre
les bergers d’Abram et les bergers de Lot, lorsque le Cananéen et le Périséen
habitaient le pays. Abram dit à Lot: "Qu’il n’y ait pas de
conflit entre toi et moi, entre tes bergers et les miens, car nous sommes frères"
(Berechit XIII, 7 et 8).
Or, nous savons par ailleurs qu’Abraham est élu pour réaliser l’unité de
deux valeurs opposées, la générosité et la justice (Tsedaka ouMichpat,
Berechit XVIII,19).
Lors du conflit des
bergers, Abraham aurait pu juger, écouter les plaidoyers des parties, et
imposer la justice. Il préfère le compromis, par générosité: "Tout
le pays est devant toi, sépare-toi de moi" (id. 9). Le résultat est le
partage du pays "Abram résida dans la région de Canaan et Lot
dans les villes de la plaine jusqu’à Sodome" (id. 12). La guerre
semble évitée. Mais la réaction divine ne se fait pas attendre Dieu
dit à Abram après que Lot se soit séparé de lui "Lève les
yeux et regarde depuis le lieu où tu te tiens, au Nord, au Sud, à l’Est et
à l’Ouest. Toute la terre que tu vois, c’est à toi que Je la donne et à
ta descendance" (id. 14 et 15). Alors que dans la première promesse
(XII, 7), il n’était question de ne donner le pays qu’à sa descendance,
Abraham se trouve maintenant dans l’obligation de prendre lui-même possession
de son sol, y compris des territoires auxquels il avait renoncé en faveur de
Lot.
En
effet, le chapitre XIV de Berechit raconte comment l’installation de
Lot à Sodome implique Abraham malgré lui dans un conflit à l’échelle
proche-orientale, contraint qu’il est de faire la guerre aux rois de Mésopotamie
pour libérer Lot, fait prisonnier lors de la prise de Sodome. Le résultat de
l’affaire est qu’Abraham devient ainsi le maître politique de toute la région,
comprenant les deux rives du Jourdain, réalisant ainsi la promesse prophétique.
Autrement
dit, Abraham espérait éviter la violence en renonçant au droit et en
acceptant un compromis sur la terre. Cette option a de fait entraîné une
conflagration beaucoup plus grave à laquelle Abraham ne s’attendait pas, afin
de rétablir la justice. Y aurait-il là un enseignement pour notre temps?
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