Interview du Rav Oury Cherki
Le Ptit Hebdo: Yom
Haatsmaout marque-t-il la fin de l’exil ou l’indépendance de l’Etat
d’Israël? La dimension de Yom Haatsmaout est-elle d’ordre religieux ou
politique?
Rav Oury Cherki:
La fin de l’exil d’Israël est l’accomplissement de la promesse
prophétique du retour. La Géoula, mot traduit en français par délivrance
ou rédemption est un événement politique: le retour d’Israël à la
souveraineté (Maimonide, introduction à ‘Heleq). Il doit
entraîner un bouleversement spirituel. Il s’agit de marquer la
délivrance du peuple, c'est-à-dire l’indépendance politique, cause de
l’évolution spirituelle.
L. P. H.: Que
signifie pour vous le fait de refuser de fêter Yom Haatsmaout, de fêter
la fin de l’exil ?
R. O. C.: La
seule partie de l’histoire qui ne peut être accomplie par le Créateur
c’est la reconnaissance pour les événements, au travers desquels se
réalise l’histoire d’Israël, comme acte voulu par Lui.
L. P. H.: Pourquoi
faire précéder Yom Haatsmaout de Yom Hazikaron? Pourquoi ce jour du
souvenir et de peine juste avant un jour de fête?
R. O. C.: C'est
un des symboles du génie d’Israël. Juste avant Pourim, notre victoire
sur nos ennemis, la tradition veut que nous jeûnions. Plus proche de
nous, à l’époque de 'Hida, au XVIIIe siècle (‘Hayim chaal II,
11), une communauté voulut fêter un événement heureux et l'a fait
précéder d’un jour de jeûne. Dans la tradition d’Israël, fêter la
délivrance s’accompagne toujours du souvenir de la difficulté de cette
délivrance.
L. P. H.: Les grands
rabbins d'Israël Ouziel et Herzog, ont institué la récitation du Hallel
à l’occasion de Yom Haatsmaout. Comment expliquez-vous la controverse à
ce sujet?
R. O. C.:
Découvrir la main de Dieu au travers de l’histoire a toujours posé
problème au peuple juif. Il y a toujours eu des périodes d’acclimatation
face aux évolutions de l’histoire A la sortie d’Egypte; le peuple Hébreu
a mis du temps pour prendre conscience de sa délivrance. Ce phénomène se
retrouve dans la délivrance de Pourim (Babli meguila 7a), et plus encore
dans celle de Hanoucca qui a failli être occultée de l’histoire (Babli
RH 18b). L’existence d’un enjeu implique réticences et difficultés. Les
surmonter est la réalisation de la foi d’Israël.
L. P. H.: Pessah, Yom
Haatsmaout, Chavouot… le fil conducteur?
R. O. C.: La
rédemption d’Israël débute à Pessah et s'achève à Yom Haatsmaout. La
tradition talmudique, veut que la dernière délivrance d’Israël soit
celle de l’accomplissement. La fête de Chavouot est celle de la
libération spirituelle.
L. P. H.: Est-ce que
Pessah était incomplet jusqu’à la venue de Yom Haatsmaout?
R. O. C.: Au
Séder de Pessah, une bénédiction où nous demandons à Dieu de nous
permettre de réciter un autre cantique lors de notre libération cloture
le Maguid de la Aggada. Pessah est en attente de l’accomplissement d’un
autre événement.
L. P. H.:
N’avons-nous pas, avec les événements du Goush Katif, rejeté un bienfait
de Dieu? Quel est l'impact sur Yom Haatsmaout?
R. O. C.: La
méconnaissance profonde par le gouvernement de la nature véritable du
conflit nous opposant à nos voisins et la gravité des évènements du
Goush Katif ne peuvent diminuer la grandeur de notre époque. Après la
sortie d’Egypte, nous avons vécu des événements beaucoup plus graves.
Faisons la part des choses et reconnaissons que nous vivons le temps du
Retour.
L. P. H.: Vous êtes
l’auteur d’un rituel de prières « Beit Meloukha ». Expliquez le nom et
la raison de ce Sidour?
R. O. C.: Il y a
le Beit Oved pour la semaine, le Beit Ménou’ha pour Chabbat, Beit Moëd
pour Souccot et Beit Abé’hira pour Pessah. Avec Beit Meloukha qui se
traduit par royauté, j'ai voulu compléter cette série par un Sidour
adapté à notre époque, au moment du retour à notre indépendance. Il
était absolument nécessaire de rédiger un Sidour ancré dans la tradition
la plus profonde d’Israël pour guider les fidèles dans le rituel de Yom
Haatsmaout et de Yom Yérouchalaïm.
L. P. H.: Y a-t-il un
événement central d’ordre religieux dans le rituel de Yom Haatsmaout?
R. O. C.: Le
rituel consiste essentiellement dans la récitation instituée par le
Grand Rabbinat d’Israël en accord avec les instructions talmudiques à ce
sujet (Pessa’him 117a et Rachi) du Hallel le soir et le matin. Celui du
soir a été introduit par le Grand Rabbin Goren, et place Yom Haatsmaout
en rapport direct avec Pessah où nous récitons aussi Hallel le soir.
Depuis plusieurs années, une grande prière est organisée le soir par
différentes communautés de Jérusalem (dont Beit Yéhouda que je guide) au
Kotel. Plusieurs milliers de personnes s'y réunissent pour donner à la
prière un caractère national.
L. P. H.: Cela a-t-il
un sens pour un juif de diaspora de fêter Yom Haatsmaout?
R. O. C.: Oui. Un
Juif de diaspora est un Juif en attente du retour. Se trouver
géographiquement loin d’Israël n'empêche pas le juif de vivre l’histoire
d’Israël avec Israël. Ne pas fêter Yom Haatsmaout revient à se situer en
dehors de l’histoire, se retrancher du présent et du futur d’Israël. |