Rav Oury Cherki
Jérusalem
Ki Mitsion, Sivan-Tamouz 5764
Mon propos est de situer Yom Yerouchalaïm
dans une
mouvance historique générale à partir du
verset essentiel {Tehilim,
122,3): "Yerouchalaïm habenouya kéir
ché'houbera-la ya'hdav".
"Jérusalem reconstruite c'est comme
une ville qui est réunifiée".
Comment comprendre cette définition
bizarre? Aucune ville au
monde n'est censée être divisée a
priori. C'est donc que la situation
originelle de Jérusalem est la division et
la réunification
l'innovation.
La première division, la plus ancienne,
date du temps de Caïn
et Abel. Selon le midrach ils voulaient se
partager la terre et se sont
disputés. La frontière passait juste à côté
de l'endroit de l'autel de
Abel, où son sacrifice avait été agréé,
c'est-à-dire sur le Har haBaït.
Ainsi, dès l'origine, Jérusalem est la
caisse de résonance de la
désunion entre les hommes. S'il y a
division entre les hommes,
Jérusalem est divisée
Abraham et Loth, Michpat et Tsedaqa.
Plus tard,
une nouvelle division surgit: Abraham et Loth au
lieu de s'entendre sont en ma'hloqet,
les bergers de Loth et
d'Abraham se disputent, Abraham décide de
laisser la
Transjordanie à Loth et de garder pour lui
la partie entre le Jourdain
et la Mer. Eretz Israël est divisée.
Abraham n'a pas voulu instaurer
la justice - michpat - entre Loth et
lui, il a préféré pour régler
immédiatement le conflit, un compromis - tsedaqa.
Or Abraham a
été choisi pour faire l'unité entre michpat
et tsedaqa, comme on le
voit dans le verset (Genèse XIII, 19):
"Je l'ai choisi afin qu'il
prescrive à ses enfants et à sa maison
après lui de garder le chemin
de Dieu en pratiquant tsedaqa et michpat
[...] Il n'est certes pas
facile de faire l'unité de deux valeurs
contradictoires.
Le mot
utilisé pour désigner la controverse est Riv qui se
règle devant un tribunal par un michpat.
Il n'a pas le même sens
que Mériba qui se règle à
l'amiable par tsedaqa. C'est ce
qu'Abraham préfère en proposant à Loth
un compromis territorial.
Mais de quel droit distribue-t-il une partie de la terre qui lui a été
donnée par Dieu? Il pourrait répondre que
cette terre n'a été donnée
qu'à sa descendance (cf Genèse XII,7). Et
ce seront ses enfants qui
seront obligés de faire la guerre pour la
reconquérir. Mais juste
après qu'il en ait donné une partie à
Loth, Dieu se révèle à lui et
dit: "...Lève les yeux et de là où
tu te trouves, regarde vers le nord,
vers le sud, l'Orient et l'Occident; toute
la terre que tu vois à toi je
la donnerai et à ta descendance à perpétuité"
(Genèse Xlll, 14-15).
C'est donc Abraham qui sera obligé de
faire la guerre pour
reconquérir la terre qu'il a donnée à
Loth. Et c'est en effet ce qui
nous est raconté dans le chapitre XIV: la
guerre entre les 4 rois et
les 5 rois.
A la
fin de cette guerre Abraham arrive dans un endroit
appelé "Emeq Chavé qui est la
vallée du Roi" (Genèse XIV, 17).
Où se trouve donc Emeq Chavé? La réponse
figure en Samuel 2,
ch. XVIII,18 où il est dit que Absalon,
parce qu'il n'avait pas de fils
s'était fait ériger une matséva dans la
vallée du Roi qu'il avait
appelé Yad Avchalom, nom qu'il
porte encore. L'on sait que ce
monument se trouve à l'entrée de Jérusalem,
Abraham devait y
entrer mais Maïkitsédeq, roi de Chalem
sort à sa rencontre, lui offre
du pain et du vin, mais ne le fait pas pénétrer
dans Jérusalem. Il
sous-entend que lui aussi est monothéiste,
Kohen leEl Elyon, et
qu'il règne donc sur le Har HaBaït.
Ainsi, la frontière demeure
entre deux modes de monothéisme. Comme il
y a division dans les
cœurs entre Abraham et Loth, Jérusalem
reste divisée.
Juda et
Benjamin
Nouvelle étape
au moment de la conquête du pays par Josué.
Au chapitre 1 du livre des Juges, il nous
est dit que les enfants de
Juda conquirent Jérusalem, passèrent les
habitants au fil de l'épée et
brûlèrent la ville; puis ils descendirent
attaquer les Cananéens au
sud, dans la plaine et jusqu'à 'Hévron
(versets 8-9). Or, à qui devait
revenir Jérusalem? A Benjamin. Au verset
21 du même chapitre il
est dit: "Quant aux Jébuséens qui
habitaient Jérusalem, les enfants
de Benjamin ne les dépossédèrent pas et
ils y sont restés avec les
enfants de Benjamin jusqu'à ce jour".
Ces Jébuséens sont entrés à
Jérusalem lorsqu' après avoir été détruite
elle a été abandonnée par
Juda. Celui-ci n'a pas transmis la ville à
Benjamin, il n'y a pas eu
d'entente entre les 2 tribus et donc la
ville est restée divisée.
Ce n'est que beaucoup plus tard que la
ville a été conquise par
David, lorsque toutes les tribus ont été
d'accord pour se choisir un
roi, comme il est dit dans 5ème chapitre
de Samuel 2.
Cependant, les choses ne sont pas si
faciles et l'on assiste à la fin du
règne de David à un épisode surprenant
(cf Samuel 2, ch.24).
Jérusalem est alors la capitale d'un
empire qui va du Nil à
l'Euphrate. La peste frappe Israël. Pour
arrêter la peste, sur l'ordre
de Gad le prophète, David décide de
construire un autel pour y
offrir des sacrifices et va acheter au nord
de la ville un terrain, l'aire
d'Aravna. Aravna était un prince jébuséen.
Bien que Jérusalem soit
la capitale administrative de l'Empire de
David, un morceau de
terre était resté sous domination étrangère!
David le rachète pour
50 chékels d'argent. Or, dans le livre des
Chroniques il est écrit que
la somme était de 600 chékeîs. Les Sages
expliquent: 50 chékels
par tribu, 50 fois 12 = 600. On voit donc
que l'unité des tribus est
indispensable. Jérusalem donne la mesure
de l'unité du peuple.
A l'époque
des Hasmonéens, c'est l'histoire de 'Hanouka que
tout le monde connaît. Mais il y a dans le
livre des Maccabées une
histoire intéressante: au moment où Juda
va offrir un sacrifice dans
le Temple et sur l'autel purifiés, il
demande à ses soldats de tirer
des flèches vers la 'Hakra.
Qu'est-ce que la 'Hakra7 C'est une
forteresse hellénistique d'où des soldats
macédoniens continuaient à
jeter des projectiles sur le Har Habaït,
malgré la libération de la
ville. Le livre des Maccabées raconte que
les Maccabées avaient
passé un accord humanitaire avec Démétrios
qui régnait sur la
Syrie, pour donner des vivres à ces gens.
La 'Hakra est restée en
place pendant 20 ans, jusqu'à ce que
Simon, le frère de Juda, soit
nommé roi avec l'accord de tout te
peuple. Alors on a rasé la
'Hakra. Cet événement était
d'ailleurs célébré par un jour de fête au
temps des Hasmonéens.
Pharisiens et Sadducéens
Quelque 80
ans plus tard le peuple se divise en deux sectes,
les Pharisiens et les Sadducéens. Le résultat
immédiat de la
controverse fût la division de la ville.
Yannaï Alexandre roi
sadducéen avait une femme pharisienne,
Shlomzion. Ils ont eu 2
fils, Aristobule, qui était sadducéen et
Hyrkan, pharisien, qui se
sont fait la guerre. A un certain moment Jérusalem
a été tenu par
Aristobule et les Sadducéens, à un autre
par Hyrkan et les
Pharisiens. Puis chacun des deux a fait
appel à Pompée qui bien sûr
n'a pas refusé son aide. En l'an -63, la
Judée est tombée sous
domination romaine et les Romains ont mis
un roi à eux, Hérode le
Grand. Plus tard, eut lieu la grande révolte
de l'an 70. Les Juifs ont
voulu libérer la ville, mais ils n'étaient
pas d'accord entre eux. On
oublie souvent que lors du siège de Jérusalem,
au départ les
Romains n'ont pas tiré une flèche! Ils
attendaient que les Juifs
finissent de s'entretuer... La ville était
divisée en 3 armées:
Yo'hanan de Gouch 'Halav tenait le Har
HaBaït, Shimon bar
Guiora la ville haute et Eléazar ben
Shimon la ville basse.
Lorsqu'ils se sont enfin souvenu que les
Romains étaient tout
autour, c'était trop tard...
Etudions le
chapitre XIV du Livre de Zacharie, qui est la
Haftara du 1er jour de Soukkot,
les 2 premiers versets disent: "Voici
que viendra un jour devant le Seigneur où
ton butin sera partagé
dans tes murs. Je rassemblerai tous les
peuples vers Jérusalem pour
la guerre, la ville sera prise, les maisons
pillées, les femmes
violées; la moitié de la ville ira en
exil, mais le reste du peuple ne
sera pas retranché de la ville".
Remarquez la précision du prophète:
il ne dit pas l'autre moitié de la ville
mais le reste du peuple. Or,
c'est exactement ce qui s'est passé en
1948. D'où le prophète le sait-il?
Il y a une logique à la prophétie.
Zacharie sait que la guéoula se
fera au moment du rassemblement des exilés.
L'unité de toutes
sortes de Juifs ne se fera pas facilement,
puisque l'état naturel du
peuple c'est la ma'hioqet, la
controverse.
Par 3 portes
ou par une seule?
En 1948, il
y a eu 3 tentatives de libérer la vieille Ville, par 3
portes: cha'ar 'Hadach au Nord, cha'ar
Yafo et cha'ar Tsion.
Toutes les 3 ont échoué. Alors que Tsahal
était déjà créée, 3
groupes armés agissaient séparément: la
Hagana, le Etzel et le
Lé'hi. Dans le Taîmud (Zeba'him, 114b) il
est écrit: "Israël ne peut
rentrer à Jérusalem que par une seule
porte". En 1967, le premier
gouvernement d'union nationale est formé
quelques semaines avant
la guerre des 6 Jours et le 7 juin Tsahal
est entrée par une seule
porte, la porte des lions... Le verset 4 de
Zacharie est très précis: "Ce
jour-là Ses pieds [du Seigneur, les pieds
de Dieu... c'est Tsahal]
se poseront sur le mont des Oliviers, à
l'Orient..." Pourquoi à l'est?
Le prophète connaît la raison de la
division de la ville. Or, au Nord,
à l'Ouest et au Sud vivent des hommes, qui
sont donc
potentiellement en ma'hioqet...
tandis qu'à l'Est s'étend un
cimetière: les morts ne sont plus en
controverse!
Cependant,
la libération n'est pas totale, nous avons toujours
un problème avec l'aire d'Aravna (le Har
HaBaït). Il reste tout un
travail à faire pour réaliser l'unité.
D'après le midrach (Cho'her Tov
118), sur un cycle de 3 guerres de Gog et
Magog, 2 auraient déjà eu
lieu, la première correspondant au verset
de Zacharie (14,1) sur la
division de la ville, la deuxième au
verset de Tehilim 2,8 où il est
dit: "Demande-moi et je te donnerai
des peuples en héritage et en
possession les confins de la terre".
Ce verset fait allusion à la
libération d'Eretz Israël. La 3ème
guerre, pas encore menée est une
guerre "par des paroles", idéologique,
diplomatique, selon le verset
de Tehilim 118, 12: "...Sabouni
Kidvorim", que l'on peut comprendre
"ils m'entoureront par des
paroles". Aujourd'hui le débat porte sur:
"quelle est la véritable identité du
peuple réuni sur sa terre".
Pourquoi le 28 lyar?
Revenons sur
ce qui s'est passé en 1967. Pourquoi le 28 lyar?
Dans le Zohar - que citait Manitou - il est
écrit que 272 ans avant la
fin du 6ème millénaire on commencera à
ressentir la sainteté du
chabbat qui approche, 272 étant la
valeur numérique du mot 'Erev.
Le 28 lyar était un jour de fête pour une
famille qui s'était
installée à Jérusalem 63 ans avant 1967.
C'est en effet la date de la
aliya du Rav Kook. Mais pourquoi
est-il monté un 28 lyar? Nous
avons le témoignage de Rabbi Ovadia Mi
Bartenora 450 ans
auparavant qui raconte que ce jour-là des
milliers de personnes
venaient faire la fête à Jérusalem et s'étendaient
sur la tombe du
prophète Samuel - dont c'était la Hilloula
-, le prophète Samuel
étant celui qui a désigné l'emplacement
du Temple et oint les
premiers rois. Comme Yehouda Halévi l'écrit
dans le Kouzari, les
prophètes décident du jour de leur mort,
l'on peut donc se
demander pourquoi Samuel a choisi le 28
lyar?...
Il faut
savoir que pour pouvoir construire le Beit HaMiqdach
deux conditions doivent être remplies: il
faut choisir un roi et
exterminer Amalek, et c'est précisément
ce qu' a accompli le
prophète Samuel. Or, à la sortie
d'Egypte, la première rencontre
avec Amalek a eu lieu un 28 îyar. Il y a
deux manières de le
prouver à partir du texte de la Torah.
1) Le 15 du
2ème mois les Hébreux sont arrivés dans le désert
de Sin, le 16 la manne a commencé à tomber pendant 6
jours. Ensuite, ils repartent pour 2 stations Dofka et
Allouch (cf Nombres XXXIII, 11-14), Ce qui fait 4 jours,
un jour pour marcher, un jour pour se reposer. Enfin, le
27 lyar ils arrivent à Refidim et se plaignent de ne pas
avoir d'eau, ils se révoltent durement contre Moïse et
Aaron, et c'est alors que surgit Amalek. Alors Moïse dit à
Josué: livre bataille à Amalek demain, c'est-à-dire le 28
lyar (Exode XVII,9)
2) Ils
arrivent au pied du Sinaï le premier jour du 3ème mois
(Sivan) et ils avaient voyagé depuis Refidim, c'est-à-dire
la veille, le 29 lyar. Donc la victoire avait bien eu lieu le
28.
On peut encore
approfondir la signification de cette date du
28 lyar en se référant au sens profond du
'Omer. Les 7 semaines de
l'Omer correspondent aux 7 dernières Sefirot.
La dernière semaine
correspond à la sefira de Malkhout,
la royauté. Le 1er jour de la 7ème
semaine, c'est-à-dire le début de la
rencontre avec la royauté, tombe
le 28 lyar. Cela signifie que le fait que
les soldats de Tsahal soient
entrés dans Jérusalem un 28 lyar fait
partie de l'ordre de la création.
Le prophète Isaïe l'avait annoncé lui
aussi au verset 9 du
chapitre 40: "monte pour toi sur une
montagne élevée,
annonciatrice {mevasséret) de Sion,
élève ta voix avec force,
annonciatrice de Jérusalem" [...] Il
y a donc deux voix
annonciatrices, l'une pour Sion, l'autre
pour Jérusalem, Le mot har,
montagne, renvoie au 5 lyar (par le procédé
de notarikon), le mot
Koah' (=28), force, renvoie au 28
Iyar!
Le Gaon de
Vilna le savait lui aussi qui disait qu'il y avait
deux jours de Guéoula dans le mois de
lyar, le 20ème jour et le
42ème jour du Omer.
Les pleurs
des soldats
Lorsque nous
sommes devant un événement de cette
importance, il faut savoir qui s'est
rencontré là. D'après le Séfer
Yetsira il y a rencontre entre 'Olam,
Ghana, Néfech, le lieu, le
temps et l'être. Le lieu c'est évidemment
Jérusalem, le temps c'est le
28 lyar. Qui est le Néfech? Ce sont
les enfants d'Israël. Rappelez -
vous de la guerre, de ce 7 juin 1967. Les
soldats de Tsahal arrivent
au Kotel et pleurent. On les a vus, et
entendus à la radio. Or, il y a
quelques années on a interviewé certains
de ces soldats à la
télévision et ils ont affirmé qu'ils
n'avaient pas pleuré. Qui croire, la
radio ou la télévision? Il faut croire la
télévision... ce ne sont pas les
soldats qui ont pleuré mais l'âme
collective du peuple, ce ne sont
manger chez un 'Am haarets (de crainte par exemple qu'il n'ait pas
prélevé la Terouma, cf. Traité
Demaï). Mais la Halakha dit que
lorsque tout Israël monte à Jérusalem,
lors des 3 fêtes de
pèlerinage, on a le droit de manger avec
n'importe qui! Si pendant
toute l'année on peut penser qu'il y a des
différences entre le sage et
l'ignorant, lorsque tout le peuple se
rassemble à Jérusalem, alors le
'haver qui sommeille en tout 'Am
Haarets se révèle.
Ce que nous
attendons du Grand Jour de Yom Yerouchalaïm
ce n'est pas seulement la réjouissance de
la victoire militaire mais
le retour de ce moment unique dans
l'histoire d'Israël où l'identité
du Klal Israël a été ressentie
dans chaque individu en particulier.
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